Dans le cadre de notre conférence sur les utopies samedi 16 mars à l’Académie du Climat, Combat vous présente ses invités. Aujourd’hui, Jessica Combet vous emmène à la rencontre de David Meulemans, éditeur !
« Le mythe de Vulcain, c’est à la fois artisanal et idéaliste. Une forge, c’est chaleureux ! », sourit David Meulemans. Nées en 2010, les singulières éditions Aux forges de Vulcain consacrent leurs ouvrages aussi bien à la littérature générale qu’à celle de l’imaginaire. C’est cette dernière qu’ils souhaitent mettre en valeur : celle des possibles qui permettent d’accéder à une lecture différente, sensible, du réel.
Le directeur de la maison envisageait une approche mythologique, sans être prétentieuse : « je suis allé chercher le plus humble des dieux. Une fois qu’on a créé quelque chose comme ça, on finit par se conformer au nom qu’on lui a donné. » Il s’avère que Vulcain est également le seul dieu porteur de handicap. Cet aspect a permis à David d’être « plus attentif à des textes évoquant cet enjeu. C’était un développement quasi naturel. »
Le choix de la transfiction
Aux forges de Vulcain, faire place à l’imagination, avec un I majuscule, est leur fer de lance. Ils croient à l’allégorie, et c’est encore eux qui en parlent le mieux : « les Forges reste une maison qui fait de la littérature générale et de la littérature de l’imaginaire. Et même dans la générale, il y a toujours une once d’irréalité » affirme David Meulemans. Leurs autrices et auteurs de prédilection portent les célèbres noms de Franz Kafka, Mary Shelley, Boris Vian, Stephen King, Jack London, Romain Gary, mais pas seulement. En forgeant la littérature et les outils de notre avenir, la dizaine d’œuvres publiées par an travaillent à ouvrir les portes de notre perception face à un monde en constante évolution, par la voie de la transfiction, afin de pousser les imaginaires en dehors des cadres littéraires généralistes.

Ils sont deux à forger à plein temps depuis 2022, accompagnés d’une pléiade de partenaires. « Même si les Forges grandissent et commencent à avoir de beaux résultats, l’édition indépendante n’a pas une équipe étendue », confesse David Meulemans pour lequel « c‘est assez révélateur du marché de l’édition. Toute une vague de maisons se sont construites autour de 2010, beaucoup plus légères puisque l’évolution des structures éditoriales sur les vingt dernières années est allée vers plus d’agilité ».
Mais qu’en est-il de notre éditeur ? Né en 1978, normalien, docteur en philosophie, directeur de sa propre maison d’édition, auteur, David Meulemans est un féru de science-fiction et de fantasy. Il a également lancé en 2013 DraftQuest, un outil numérique ludique visant à libérer la créativité dans l’acte d’écriture, sous forme d’exercices et d’accompagnement. En 2021 suit le manuel Ecrire son premier roman en dix minutes par jour.
« Je me destinais plutôt à être chercheur en philosophie, se souvient-il. Au lycée je participais à des revues de lycéens, et petit à petit, dans ma vingtaine, j’ai travaillé avec des maisons d’éditions scolaires et para-scolaires. Je me suis pris de goût pour l’édition, au point de créer ma propre maison d’édition, les Forges de Vulcain que je dirige depuis presque quinze ans. » Après avoir enseigné la philosophie durant une dizaine d’années, cet amateur de théâtre spécialiste de la créativité, dont il a consacré une thèse, entend bien recourir à la beauté et « rendre intéressant ce qui est important, sans tomber ni dans l’élitisme ni dans le divertissement. »
C’est une maison qui monte, qui monte, qui monte… Avez-vous perçu un moment de bascule, où le public a commencé à se tourner vers ce genre-là ?
Oui, assez lentement mais de manière assez sereine, c’est l’idéal ! Dès 2016 la superposition de trois éléments ont permis cette bascule : nous avons fait une refonte des maquettes de couvertures, avec Héléna Vieillard, qui est notre graphiste depuis les débuts. Ni elle ni moi ne sommes issus des métiers du livre, nous manquions sans doute de connaissances sur la manière de procéder. Ce fût un long travail : neuf mois de discussions avec des libraires et le diffuseur pour installer une nouvelle proposition graphique, qui est celle que nous avons encore aujourd’hui et que nous espérons garder encore au moins dix ans. Il faut éviter de se ringardiser !
Dans un deuxième temps, la rencontre avec l’écrivain Gilles Marchand m’a permis de mettre en place une valeur que je professais, mais qui jusqu’à présent restait lointaine : celle de l’amitié comme vertu politique. Avant notre rencontre, j’avais du mal à trouver comment travailler avec un auteur et réduire les tensions entre nous. Grâce au lien que nous avons créé avec Gilles, j’ai compris que nous pouvions être très ambitieux sur les textes sans pour autant dire que l’on allait s’étrangler l’un l’autre. Pour rentrer dans une relation que nous considérons, en plaisantant, plus longue qu’un mariage ! Cela a également changé le type d’auteurs avec qui j’ai commencé à travailler. Il faut que les textes soient bons, mais il faut aussi un vrai projet. Les discussions sont artisanales. Ce qui intéresse l’auteur, c’est de faire le meilleur livre possible, et pas la reconnaissance littéraire et médiatique, qui sont des aspects que je ne peux pas porter et qui sont moins désirables politiquement.
La troisième chose, c’est Une bouche sans personne, de mon ami Gilles Marchand, notre premier vrai hit avec un très bel accueil critique et un premier vrai succès commercial. Il a fallu construire, essayer d’appliquer les mêmes règles de travail à d’autres auteurs. Les Forges sont une maison d’auteurs, j’essaye de les suivre, ce sont des voix fortes. Au niveau commercial cela créée une difficulté très particulière du fait que le public soit très segmenté, mais je trouve ça assez stimulant !
Vous parlez de public segmenté, pouvez-vous développer cet aspect ?
Il est assez vaste. Mon rêve, c’est que ce soit tout le corps politique ! Chez chaque auteur, il y a des petites dominantes. Gilles Marchand et Alexandra Koszelyk sont plutôt des auteurs grand public. A l’inverse, et c’est ma grande fierté, Rivers Solomon qui est une auteurice américaine LGBTQ+ non-binaire, autiste et convertie au judaïsme, dont nous publions l’intégral, est une figure haute en couleur qui écrit des romans puissants. Son public est plus jeune, entre 15 et 30 ans. Il en va de même pour Sue Rainsford autrice irlandaise très féministe. Politiquement, nous raisonnons plus en termes d’idées que de couleurs. L’idéal politique sous-jacent est un idéal de société ouverte. Je dirais que nous sommes plein de petites niches, avec l’espoir que nos livres de science-fiction puissent être lus par des gens qui n’en lisent pas nécessairement, et que les adeptes de SF puissent lire de la littérature générale.
Comment choisissez-vous les livres que vous publiez ?
Idéalement, il faut un bon texte qui passe par une bonne construction narrative, une belle langue et quelque chose à dire sur le monde. Quand nous disons cela, nous avons l’impression que c’est le cas de tous les textes et ce n’est pas du tout vrai puisqu’une grande partie du monde littéraire français a théorisé son refus du narratif. Certains auteurs estiment qu’il faut surtout ne rien dire sur le monde, car dès lors qu’on prend une position politique un peu forte, on s’expose à perdre une partie des lecteurs. Nos trois critères sont une évidence mais peu de maisons d’éditions les cherchent en même temps.
Il y a aussi la discussion avec l’autrice, l’auteur, pour déterminer ce qu’ils veulent faire, quelles sont leurs aspirations, sont-elles les personnes d’un seul texte ou vont-elles régulièrement se lancer dans de nouvelles aventures esthétiques quitte à se mettre un peu en « danger », c’est-à-dire ne pas servir deux fois le même plat réchauffé. C’est quelque chose que j’apprécie chez tous. Chaque fois qu’ils ont construit, ils vont repartir dans autre chose de différent par la suite. Chez certains, je pense que c’est pour éviter de s’ennuyer ! D’une certaine manière, cela veut dire que nous allons vieillir avec nos lecteurs, évoluer avec eux, mais aussi avec nos auteurs et autrices. Cette année, et c’est très étrange, nous avons trois textes très réalistes, qui ne sont pas loin du récit autobiographique avec un regard introspectif. Ce doit être lié au fait que les deux autrices et l’auteur ne sont pas très loin des 45 ans, et c’est un peu l’âge du bilan existentiel !
Il y a une dimension de communauté. On dit souvent que les industries culturelles au XXIème siècle sont très communautaires. Aujourd’hui, aux Forges, nous sentons que nous sommes une communauté fantasmée, rêvée, de personnes qui peuvent être très différentes et peuvent se rejoindre sur des aspects assez simples, dans ce côté artisanal, chaleureux et idéaliste. Dans l’édition, nous ne faisons pas les livres avec nos mains. Il y a aussi quelque chose qui relève de l’industrie, du commerce et de la finance. On essaye de rétablir de l’artisanat dans la construction intellectuelle, qui n’est pas toujours très valorisée dans les groupes d’éditions. Il peut y avoir une sorte de fantasme secret de pouvoir faire de l’édition sans les auteurs et sans les éditeurs, mais uniquement avec les commerciaux, les communicants, les logisticiens, qui font du très bon travail, mais il faut bien comprendre que ce que font les auteurs et les éditeurs est à valoriser. Concrètement cela veut dire laisser le temps de le faire, laisser du temps sur le long terme. C’est une sorte de petite utopie que l’on voit dans l’édition indépendante, qui est beaucoup plus difficile à mettre en place dans les groupes, ce qui explique que l’effort pour trouver de bons textes est plutôt dans la détection des manuscrits que véritablement dans le travail avec les auteurs.
Vous semblez travailler en symbiose avec vos auteurs …
Je m’adapte à eux. Selon leur tempérament, ils travailleront différemment. Il y a ceux qui, avant même d’écrire, vous parlent de leur texte parce que cela leur permet de clarifier ce qu’ils ont envie de faire. Il y a ceux qui ne veulent absolument rien montrer avant que le texte soit parfait. Puis, il y a les auteurs qui vous montrent des pages. Certains veulent que tout aille vite en amont, d’autres non. C’est difficile de faire une typologie, ou alors j’en aurais 25 ! C’est intéressant, on ne s’ennuie jamais !
Parlons un peu de vous. Quelle est la place de l’imaginaire dans votre vie ?
Fondamentalement, ce qui m’intéresse c’est la littérature du possible, par opposition à la littérature du réel, que je ne condamne pas néanmoins. Sénèque, que l’ai lu adolescent, disait que la première des sagesses est de faire la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. Sur ce qui dépend de nous, il faut agir. En revanche, ce qui ne dépend pas nous, il faut l’accepter. Je pense que la littérature du réel est souvent une littérature de la consolation, qui consiste à bien comprendre le réel et à travailler à l’accepter pour arrêter de se taper la tête contre les murs en pensant qu’on va passer à travers.
La littérature du possible, de l’imaginaire, redonne du pouvoir sur la possibilité de changer le monde. L’expression « changer le monde » est très utilisée par la publicité et les starts-up lui conférant un aspect emphatique presque ridicule. L’idée n’est pas de changer radicalement le monde, mais qu’à chaque fois qu’on agit, nous avons un impact. J’ai cet espoir que la littérature change un peu le monde. Je pense que cela vient du fait que l’imaginaire soit la première littérature que j’ai lue. J’achetais n’importe quoi, j’ai commencé par des livres dont vous êtes le héros, qui ne sont pas de vrais livres, il n’y a pas de fiction construite, c’est fait de manière interactive. Puis je suis arrivé à Bilbo le Hobbit, qui est mon livre préféré depuis mes 9 ans. A 14 ans j’ai lu Dune de Frank Herbert qui est un texte sur lequel je reviens souvent. Dune comporte une dimension de merveilleux et de réalisme politique. Je ne dirais pas que c’est quelque chose qui aide à concevoir des utopies, la leçon politique est que l’on doit se méfier des hommes politiques providentiels.
La deuxième lecture, plus riche, c’est Les dépossédés d’Ursula Le Guin que j’ai lu à 16 ans. Je dois à cette lecture trois choses. D’une part, la découverte de l’œuvre de Le Guin qui m’accompagne encore aujourd’hui, puis la découverte de l’anarchisme qui n’était pas une pensée à laquelle j’ai été exposée dans mon environnement familial – Raymond Barre is not punk – et à travers l’anarchisme, c’est la philosophie. Je ne suis plus du tout professionnellement lié à la philosophie mais elle a été mon métier pendant des années. En termes de littérature, ça m’incite à m’intéresser à ce qui sort un peu des sentiers battus. Et en termes de politique, l’idée de l’imaginaire, notamment chez Le Guin, c’est le choc de l’altérité, de se dire que oui c’est bien d’essayer de comprendre le monde tel qu’il est, il faut le faire. Mais il faut aussi garder à l’esprit que la plupart des choses autour de nous sont des constructions culturelles que nous traitons comme si elles avaient la même solidité que la loi de la gravitation universelle alors que ce n’est pas le cas ! Il y a des choses qui peuvent complètement s’effondrer ! Comment des gens de ma génération ne peuvent pas garder en tête que le monde peut être bouleversé, alors qu’ils ont vécu la chute du mur de Berlin, le 11 septembre, des événements qui ont changé l’histoire du monde. Quand on lit des BD des années 80, il y a des projections où 300 ans plus tard, il y a encore les deux blocs qui s’affrontent. Tout ça a disparu. L’imaginaire comme catégorie esthétique ne réside pas simplement dans les romans, les films, les séries télé. Garder à l’esprit que le monde peut être totalement différent est un véritable exercice spirituel.
Par Jessica Combet
On vous met l’eau à la bouche en vous teasant notre prochaine conférence :
- De quelle conférence vous parlez ? https://combatlemedia.com/2024/03/07/utopies-lart-au-service-de-demain/
- L’académie du quoi ? https://combatlemedia.com/2024/03/11/a-lacademie-du-climat-notre-interet-cest-linteret-general/
- Jean-Baptiste Le Hen, réalisateur d’utopies : https://combatlemedia.com/2024/03/12/jean-baptiste-le-hen-realisateur-dutopies/
- Carla Dominique, détective d’utopies audiovisuelles : https://combatlemedia.com/2024/03/13/carla-dominique-detective-dutopies-audiovisuelles/
