Sanglot perdu (3)

Chaque vendredi, une nouvelle ou un bout d’histoire…

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Il avait renversé du café en voulant reposer la tasse. Il était froid. Tant pis. De toute façon, il ne voulait pas le boire. Il y avait de grandes chances qu’il soit empoisonné.

  • Allez, mon vieux, dites quelque chose. Vous êtes tout blanc. Dites, ce n’est pas le moment de me faire un malaise là, hein…

Il la regardait toujours à travers les rideaux quand il partait au travail. Ou plutôt, non. Il l’imaginait. Au moment où il arrivait dans la rue, il levait les yeux vers la fenêtre de la chambre. Les rideaux tremblaient un peu, sûrement balancés par le poids du sommeil. C’était elle qui les avaient choisis. Une couleur pourpre qui faisait mal aux yeux. Elle disait que c’était une couleur passionnée. Lui, ça lui faisait peur, un peu. Il avait toujours l’impression de se réveiller face à une cascade de sang.

Mais il parvenait à l’imaginer en fonction des jours. Il pouvait presque voir sa silhouette à travers les rideaux. Sa silhouette nue et endormie frissonnait sous les draps. Elle était là, minuscule au milieu du grand lit, noyée sous le flot de ses cheveux trop longs comme une dryade au milieu des eaux. Trop maigre, trop blanche. Tellement belle pourtant. Mais c’était une beauté différente des autres. Elle avait comme une allure divine qui l’enveloppait des pieds à la tête, une lueur splendide qui luttait contre la vie au fond de ses yeux. C’était cette attitude qui la rendait semblable aux idoles des vieilles églises. Elle pouvait être amante, épouse ou maîtresse, mère ou veuve ; la vie l’avait faite pour être vierge.

Et d’autres fois encore, quand les rideaux frémissaient d’avantage, il la voyait se lever de son lit, courir à la fenêtre. Elle l’avait entendu partir. Elle avait trop froid pour dormir seule. Alors elle venait l’observer, cachée derrière le rideau. Elle croyait qu’il ne la voyait pas. Pourtant, il savait qu’elle était debout. Il voyait les rideaux trembler régulièrement sous la fébrilité de son souffle.

  •  Pourquoi est-ce que vous me dites ces choses-là ?

Il n’avait pas prévu de parler. C’était sorti tout seul. Il l’avait revue, elle, elle et son innocence, elle avec l’alliance qui brillait à son doigt, et il avait compris que c’était d’elle qu’il était question. C’était elle qu’il aimait. Mais il n’avait pas le droit de l’aimer. C’était sa femme.

De toute façon, il avait sûrement mal entendu. Ça ne pouvait pas être ça.

  • Je vous l’ai déjà dit, mon vieux. Je sais que c’est dur à entendre. Enfin, vous me direz… Non je ne sais pas, c’est qu’on ne m’a jamais dit tout ça à moi… Bref…

Il faisait des gestes étranges avec ses mains. Elles bougeaient dans tous les sens, il ne s’arrêtait jamais. Il aurait tout aussi bien pu lui jouer une pièce de théâtre. D’ailleurs, il aurait peut-être mieux compris.

L’odeur du tabac était de plus en plus forte. Il la sentait pénétrer dans son crâne, frapper à l’intérieur de son front. Ça lui faisait mal.

  • Vous vous trompez. Je suis désolé que vous vous soyez adressé à la mauvaise personne.
  • Je m’attendais un peu à ce que vous le preniez comme ça. Elle me racontait souvent que vous n’aimiez pas regarder la vérité en face.

Cette odeur de tabac était définitivement trop forte. Il allait s’effondrer d’un moment à un autre.

  • Elle vous parlait de moi ?

Il détesta le tremblement de sa voix.

L’homme fit un geste vague de la main. Il avait une chevalière à l’annuaire de la main gauche. Ou bien la droite. Il n’avait pas fait attention.

  • Oui, enfin non… Disons que pas vraiment. Je veux dire… elle ne m’en aurait pas parlé si je ne lui avais rien demandé. … Disons que j’avais besoin de savoir avec qui elle passait sa vie au quotidien. A moins que ce ne soit que de la curiosité, allez savoir…
  • Quand est-ce que tu vas le dire à ton mari ?

Elle fronça son nez. Il voyait sa silhouette se dessiner derrière sa chemise de nuit. Il ne comprenait toujours pas ces manières pudiques, cette habitude étrange de se rhabiller même après l’amour. C’était puéril. Mais il ne voulait pas lui dire qu’elle avait des manies d’enfant. Elle l’aurait quitté, et il ne voulait pas qu’elle la quitte. Il ne s’en remettrait pas.

  • Je ne le dirai pas à mon mari.

Elle l’avait dit comme ça, comme elle aurait parlé du temps, avec cette expression constamment nonchalante, les yeux perdus dans le vide. Parfois, quand il l’observait dans ses moments d’oubli, il avait l’impression qu’elle avait laissé tomber son regard par la fenêtre et qu’elle le cherchait en vain à travers les nuées épaisses.

  • Pourquoi ?

Elle détourna les yeux à demi, le fixa à travers ses paupières, ne répondit pas. Les étincelles étaient lasses au fond de ses yeux. Il les voyait partir. Est-ce que quelqu’un d’autre les voyait s’en aller comme lui ? Est-ce qu’un autre que lui avait déjà passé ses nuits à scruter les lumières de ses yeux tressaillir, s’enflammer, se figer, lutter, puis commencer à s’atténuer, partir, disparaître. Mourir.

  • Pourquoi ? Tu n’as pas d’enfants. Tu n’as pas de mari. Qu’est-ce que c’est ? Un homme que tu fais semblant de combler ? Une alliance ? Je t’en offrirai des alliances. Et pas qu’une. Cent. Mille. Autant que tu le voudras.

Elle eut une moue un peu moqueuse. Il n’aimait pas quand elle faisait ça. Cette moue, c’était le passage dans son monde à elle, l’abîme entre leur monde et le sien ; celui qu’on ne pouvait pas comprendre. C’était la moue de l’abandon ; elle l’oubliait pour mieux se retrouver.

  • Alors je t’épouserai. Je t’épouserai, et tu seras mon mari à ton tour, et alors je ne t’aimerai plus non plus ; et puis tu iras travailler et moi je resterai ici. Et tu voudras des enfants, moi je voudrai partir ; tu voudras ton repas et je voudrai ton amour. Tu seras ma nouvelle alliance ; et alors j’aurais besoin d’un homme, j’en aimerai un autre.

Elle était partie. Sa voix était lointaine déjà. Ce n’était plus à lui qu’elle parlait. Il eut peur, écrasa sa cigarette du bout du pied. Puis il alla la rejoindre  au bord de la fenêtre. En l’enlaçant, il sentit les contours glacés de son corps transpercer sa chemise. La nuit traçait des ombres furtives sur son visage pâle.

  • Oui, mon amour, tu as raison. Restons comme ça. Ça vaut mieux.

(à suivre)

*titre en hommage à Jules Laforgue

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